Les corsaires célèbres de Saint-Malo

Les corsaires célèbres de Saint-Malo

Duguay-Trouin, Surcouf... Ces noms résonnent encore dans les ruelles de l'Intra-Muros comme le fracas des boulets sur les coques ennemies. Saint-Malo, surnommée la « Cité Corsaire », a donné naissance aux plus grands marins de l'histoire française. Portrait de ces hommes d'exception qui ont mis la mer au service du roi — et de leur fortune.

Corsaire ou pirate : quelle différence ?

Avant de partir à la rencontre de ces figures légendaires, une mise au point s'impose. Le corsaire n'est pas un pirate. Là où le pirate pillait sans foi ni loi, agissant pour son seul compte au mépris de toute autorité, le corsaire opérait sous mandat royal, armé d'une lettre de marque — aussi appelée lettre de course — qui l'autorisait légalement à attaquer les navires ennemis en temps de guerre.

Capturé, un pirate risquait la pendaison immédiate. Un corsaire, lui, était traité comme un prisonnier de guerre. Cette distinction juridique était fondamentale, même si la frontière pouvait parfois se brouiller en pratique, certains marins n'hésitant pas à basculer entre les deux statuts selon les époques.

Le saviez-vous ? Entre 1689 et 1814, Saint-Malo arma près de 1 400 expéditions corsaires contre l'Angleterre. La ville était si redoutée que les Anglais la surnommèrent le « nid de frelons » — et tentèrent plusieurs fois de la prendre d'assaut, sans jamais y parvenir.

René Duguay-Trouin (1673–1736)

Saint-Malo, 1673 — Paris, 1736

Né en 1673 à Saint-Malo dans une puissante famille d'armateurs, René Duguay-Trouin semblait destiné à une carrière ecclésiastique. La mer en décida autrement. À 14 ans, il embarque pour la première fois. À 18 ans, il est déjà capitaine d'un navire corsaire. À 21 ans, il commande un bâtiment de 40 canons. Une ascension fulgurante, portée par un courage et un sens tactique hors du commun.

Ses exploits sous le règne de Louis XIV contre les flottes anglaises, hollandaises et espagnoles lui valent une gloire immense. Au total, il capture plus de 300 navires marchands et 16 vaisseaux de guerre — un bilan que peu d'amiraux professionnels pourraient revendiquer.

Son plus grand exploit : la prise de Rio de Janeiro (1711)

En représailles de l'attaque de Saint-Malo par les Portugais, Duguay-Trouin monte en 1711 une expédition audacieuse avec douze navires et 6 000 hommes. Rio de Janeiro, considérée imprenable, est défendue par sept vaisseaux de ligne, cinq forts et 12 000 soldats. En onze jours de combat acharné, Duguay-Trouin s'en empare, contraint le gouverneur à verser une rançon colossale en sucre et en or, et repart victorieux. Les investisseurs de l'expédition doublent leur mise. Louis XIV le récompense en le nommant Lieutenant-Général des armées navales.

Mort en 1736, ses cendres furent ramenées à Saint-Malo en 1973 pour le tricentenaire de sa naissance. Il repose aujourd'hui dans la cathédrale Saint-Vincent. Sa statue veille sur les remparts, près du quai Saint-Louis.

Robert Surcouf (1773–1827)

Saint-Malo, 1773 — Saint-Servan, 1827

Né rue du Pélicot dans l'Intra-Muros, Robert Surcouf est peut-être le corsaire malouin le plus célèbre de tous. Son père est armateur, sa mère fille de capitaine : la mer coule dans ses veines dès sa naissance. À 13 ans, il embarque comme mousse. À 22 ans, il est capitaine corsaire.

Là où Duguay-Trouin excellait dans les grandes batailles navales, Surcouf fut le maître de la guerre commerciale, pourchassant sans relâche les navires marchands anglais en Manche, dans l'Atlantique et surtout dans l'océan Indien. En cinq ans à peine, il attaqua plus de 50 navires.

La prise du Kent (7 octobre 1800) : son exploit le plus retentissant

Le 7 octobre 1800, dans le golfe du Bengale, Surcouf attaque le Kent, un puissant navire de la Compagnie britannique des Indes orientales. Le rapport de force est écrasant : 437 hommes à bord du Kent contre environ 160 sur la Confiance, le navire malouin — et 40 canons contre 18. Par une stratégie d'abordage audacieuse, évitant le duel d'artillerie qui lui serait fatal, Surcouf range sa frégate contre la coque anglaise et donne l'ordre de monter à l'abordage. Après une heure et demie de combat acharné, le pavillon anglais est amené. Cet exploit retentissant fait de lui une légende vivante et lui vaut le surnom de « Tigre des mers ».

Nommé membre de la Légion d'honneur en 1804, Surcouf finit sa vie comme l'un des armateurs les plus riches de Saint-Malo. Il repose au cimetière de Rocabey. Sa statue, dominant la mer depuis les remparts, est l'une des plus photographiées de la ville.

François Mahé de La Bourdonnais (1699–1753)

Saint-Malo, 1699 — Paris, 1753

Moins corsaire au sens strict que ses illustres contemporains, La Bourdonnais incarne une autre facette du génie maritime malouin : celle du stratège colonial. Né à Saint-Malo en 1699, il s'engage très jeune dans la marine marchande avant de rejoindre la Compagnie des Indes.

Gouverneur des îles de France (Maurice) et de Bourbon (La Réunion) à partir de 1735, il les transforme en bases navales stratégiques majeures pour la présence française dans l'océan Indien. En 1746, il s'empare de Madras, alors aux mains des Anglais — un exploit militaire et maritime qui le propulse au rang de héros national.

Victime des intrigues de cour à son retour en France, il est emprisonné à la Bastille et meurt peu après sa libération. Figure tragique et méconnue, il est aujourd'hui célébré au musée d'Histoire de Saint-Malo.

L'âge d'or de la course : repères chronologiques

XVIe siècle. Les premières lettres de marque françaises autorisent les corsaires à attaquer les navires espagnols et portugais. Jean Fleury s'illustre en capturant le trésor aztèque.

1689–1713 — Apogée sous Louis XIV. La guerre de la Ligue d'Augsbourg puis la guerre de Succession d'Espagne font de Saint-Malo le premier port corsaire de France. Duguay-Trouin domine cette période dorée.

1773–1814 — Le chant du cygne. Robert Surcouf incarne la dernière grande génération de corsaires. Ses exploits dans l'océan Indien résonnent jusqu'en Angleterre.

1856 — La fin d'une époque. La Déclaration de Paris interdit officiellement la guerre de course. Les corsaires disparaissent du droit maritime international. Saint-Malo n'est plus qu'une cité qui fut corsaire — mais dont la mémoire reste vive.

Sur les traces des corsaires à Saint-Malo aujourd'hui

L'héritage corsaire est partout dans la ville. En se promenant sur les remparts, on croise les statues de Duguay-Trouin et de Surcouf, qui dominent toujours la mer avec le même regard de défi. Le musée d'Histoire de Saint-Malo, installé dans le château, conserve portraits, instruments de navigation et récits de ces aventuriers des mers.

Pour une immersion plus vivante encore, Le Renard, réplique du dernier cotre armé par Surcouf en 1812, propose des sorties en mer depuis Saint-Malo. Une façon unique de ressentir le vent du large comme l'auraient vécu ces marins d'exception.

À noter : Les grandes maisons de granit qui font la beauté de l'Intra-Muros ont souvent été financées par les fortunes corsaires. Derrière chaque façade austère se cache l'histoire d'un abordage, d'une cargaison saisie, d'un risque calculé sur les océans du monde.

Saint-Malo est une ville qui ne se livre jamais d'un seul regard. Elle se découvre en marchant, au rythme du vent et des marées, entre les pierres blondes de ses remparts et l'horizon sans cesse mouvant de la mer. Ici, chaque rue semble porter une histoire, chaque façade conserve la mémoire des tempêtes, des départs et des retours.

Ville corsaire par essence, Saint-Malo a forgé son caractère dans le sel et l'audace. On y sent encore l'esprit d'indépendance des marins qui partaient explorer le monde, commercer, combattre ou disparaître au large. Les remparts encerclent l'Intra-Muros comme un refuge, un cœur battant où se mêlent le passé et la vie d'aujourd'hui, entre terrasses animées, ruelles étroites et lumière changeante.

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