Les îles autour de Saint-Malo : Grand Bé, Petit Bé et Cézembre
Depuis les remparts de Saint-Malo, le regard ne peut s'empêcher de dériver vers elles. Le Grand Bé, silhouette sombre et trapue posée sur l'eau. Le Petit Bé, forteresse de granit qui émerge à marée basse comme un navire de guerre à l'ancre. Et, plus au large, l'île de Cézembre, sa plage blanche tournée vers le soleil. Ces trois îles — auxquelles s'ajoutent d'autres îlots plus confidentiels — sont indissociables de l'identité de la cité corsaire. Elles ont été fortifiées, bombardées, habitées par des moines et assiégées par des soldats. Aujourd'hui, elles s'offrent au visiteur avec leurs histoires intactes et leurs paysages à couper le souffle.
Le Grand Bé : la tombe tournée vers la mer
À quelques centaines de mètres des remparts, séparé de la plage de Bon-Secours par un passage de galets et de sable, le Grand Bé est peut-être l'îlot le plus chargé d'émotion de toute la baie. C'est ici que repose François-René de Chateaubriand, né à Saint-Malo en 1768, l'un des plus grands écrivains de la littérature française et précurseur du romantisme.
L'écrivain avait lui-même choisi ce rocher pour y être inhumé. Dès 1828, il en fit la demande au maire de Saint-Malo, souhaitant reposer face au large, à l'endroit dont il disait que « le bruit berça mon premier sommeil ». La mairie lui opposa d'abord un refus, avant de finalement céder en 1831 grâce à l'intervention d'un poète malouin admirateur, Hippolyte de La Morvonnais. Le tombeau fut prêt en 1838, dix ans avant la mort effective de l'écrivain. Chateaubriand décède à Paris le 4 juillet 1848 ; sa dépouille arrive à Saint-Malo le 18 juillet, après une messe grandiose en la cathédrale Saint-Vincent.
La tombe est d'une sobriété absolue : une grande croix de granit, aucune inscription, aucun nom. Une plaque commémorative apposée en face en 1948 porte simplement ces mots : « Un grand écrivain français a voulu reposer ici pour n'y entendre que la mer et le vent. Passant, respecte sa dernière volonté. » Le tombeau est classé monument historique depuis 1954. Il est aujourd'hui menacé par l'érosion, et une étude de conservation a été lancée par la ville de Saint-Malo en 2023.
L'histoire militaire du Grand Bé
Avant d'être le sanctuaire littéraire qu'il est devenu, le Grand Bé a eu une longue vocation défensive. Fortifié dès le XVIe siècle, il fut intégré au dispositif de Vauban à la fin du XVIIe siècle. Pendant la Seconde Guerre mondiale, les Allemands y installèrent une batterie d'artillerie côtière avec des bunkers, des canons de 105 mm et un poste de direction de tir. Lors de la libération de Saint-Malo, les Américains durent bombarder l'îlot à de nombreuses reprises pour réduire au silence la garnison allemande. Le Grand Bé fut finalement pris le 16 août 1944, deux jours après la ville close.
Comment accéder au Grand Bé
L'accès se fait uniquement à pied, à marée basse, depuis la plage de Bon-Secours. La fenêtre d'accès est d'environ trois heures : comptez l'heure de marée basse du jour, puis 1h30 avant et 1h30 après. Attention : la baie de Saint-Malo est soumise à l'un des marnages les plus importants d'Europe, pouvant dépasser 12 mètres lors des grandes marées. La mer remonte rapidement et piège chaque année entre 20 et 30 promeneurs imprudents, selon la SNSM de Saint-Malo. Ne vous engagez jamais sur le passage si l'eau commence à le recouvrir. En cas d'isolement, restez sur place et appelez les secours (le 112 ou le 196). L'accès est déconseillé aux personnes à mobilité réduite.
Le Petit Bé : le fort Vauban à l'ancre
À quelques dizaines de mètres seulement du Grand Bé se dresse le Petit Bé, fort Vauban du XVIIe siècle que l'on compare souvent à un navire de guerre immobile au milieu de la baie. Construit par l'ingénieur malouin Siméon Garangeau d'après les plans de Vauban, il fut achevé aux alentours de 1707, à la mort de son concepteur. Vauban lui-même le décrivait comme « le meilleur de nos forts, et celui qui voit le mieux sur les passes ».
Le fort faisait partie d'un vaste réseau défensif imaginé par Vauban pour protéger Saint-Malo des flottes anglaises et hollandaises : il comprenait également le Fort National sur le rocher de l'Islet, le Fort Harbour, le Fort de la Conchée et les remparts de la ville. Le Petit Bé pouvait accueillir une garnison de 160 soldats, armés de 19 canons et 2 mortiers. Sa structure se compose d'une vaste plateforme, d'un bâtiment sur trois niveaux, d'une citerne pour récupérer l'eau de pluie et de deux bastions.
Propriété de l'armée française jusqu'en 1885, puis rendu à la ville, le fort fut ensuite classé monument historique en 1921 — avant d'être laissé à l'abandon pendant près de quatre-vingts ans. C'est un Malouin passionné, Alain-Étienne Marcel, qui entreprit sa restauration à partir de 2000, quasiment sans subvention, transportant lui-même des pierres sur son bateau de pêche. Depuis, le Petit Bé accueille des visites guidées qui plongent le visiteur dans l'histoire de la cité corsaire et de son système de défense.
Comment accéder au Petit Bé
L'accès se fait à pied à marée basse, ou en navette gratuite entre la cale des Bés et la plage du fort. Un drapeau hissé sur le fort signale que la visite est ouverte — en cas de mauvais temps, les visites peuvent être annulées. Il est conseillé de vérifier par téléphone avant de se déplacer. Les mêmes règles de prudence s'appliquent que pour le Grand Bé : respectez les horaires des marées. La visite guidée dure environ une demi-heure. Tarif plein : 5 €, demi-tarif : 3 €, gratuit pour les enfants de moins de 7 ans.
Cézembre : l'île aux mille bombes
À 4 kilomètres au large de Saint-Malo, Cézembre est la plus grande île de la baie. Avec ses 9,5 hectares de superficie, ses 500 mètres de longueur pour 200 mètres de largeur et son point culminant à 38 mètres, elle est aussi la seule île de la baie véritablement ouverte au public. Vue depuis les remparts, on ne retient souvent que sa plage de sable fin orientée plein sud — une rareté sur la Côte d'Émeraude. Mais Cézembre est bien plus que cela.
Une île habitée depuis la préhistoire
La présence humaine sur Cézembre est attestée dès le néolithique, avec la découverte d'une hache de pierre en 1939. Son nom viendrait du gaulois Segisamabriga, qui signifie « la hauteur fortifiée la plus puissante ». Au Moyen Âge, l'île était reliée au continent par de vastes prés salés praticables à pied. Ces prairies furent progressivement submergées par la mer à partir du XVe siècle. L'île accueillit alors des ermites, des moines, puis un monastère — détruit en 1693 lors d'une attaque anglaise. Fortifiée à son tour par Vauban pour protéger le chenal d'accès à Saint-Malo, elle devint ensuite une colonie pénitentiaire au XIXe siècle avant de retrouver une vocation touristique dans l'entre-deux-guerres.
L'île la plus bombardée de la libération
Pendant la Seconde Guerre mondiale, l'île fut fortifiée en mai 1942 par l'armée allemande, qui la couvrit de casemates, blockhaus et tranchées. Une artillerie lourde verrouillait l'accès au port de Saint-Malo. Lors de la libération, la garnison allemande refusa de se rendre alors même que Saint-Malo intra-muros était tombé le 14 août 1944. Du 6 août au 2 septembre 1944, l'île subit un bombardement intensif combinant aviation, artillerie de marine et artillerie de campagne — avec plus de 20 000 bombes déversées sur ses 9 hectares, dont certaines au napalm et au phosphore. Le relief de l'île, fait d'une succession de cratères juxtaposés, est la cicatrice directe de cet épisode.
Après la guerre, Cézembre fut gérée par la Marine nationale et resta longtemps interdite au public au-delà de la plage, en raison des nombreuses munitions non explosées enfouies dans le sol. En 2017, les services de déminage de la Marine nationale sécurisèrent un sentier de 800 mètres à l'ouest de l'île, ouvert au public depuis avril 2018. L'île est aujourd'hui propriété du Conservatoire du littoral, gérée par le Département d'Ille-et-Vilaine.
Cézembre aujourd'hui : nature et histoire mêlées
Désormais refuge naturel, Cézembre est recolonisée par les oiseaux marins : guillemots, pingouins tordas, fous de Bassan, cormorans huppés et tadornes de Belon y ont établi leurs colonies. Le sentier balisé de 800 mètres permet de découvrir blockhaus, positions de batteries et canons anti-aériens dans un paysage de lande sauvage, avec des vues exceptionnelles sur la baie et les côtes bretonnes. Attention : il est impératif de rester sur le sentier balisé et clôturé — le reste de l'île reste dangereux. Le sentier peut être temporairement fermé en période de reproduction des oiseaux. Les feux, la cueillette et les chiens sur la plage sont interdits.
Comment accéder à Cézembre
Cézembre est accessible uniquement en bateau. Des navettes sont assurées depuis Saint-Malo et Dinard, avec une traversée d'environ 20 minutes. La Compagnie Corsaire et les Bateaux Rouges proposent des liaisons régulières les week-ends en avril, mai, juin et septembre, et tous les jours du début juillet à fin août. Il est possible d'y accéder aussi en kayak ou en bateau privé. À prévoir : pique-nique, eau en quantité suffisante, crème solaire et chapeau — l'île ne dispose d'aucun endroit couvert. Un bar-restaurant saisonnier, Le Repaire des corsaires, est ouvert en été mais il est conseillé de ne pas compter uniquement sur lui.
Le conseil des marées : à retenir absolument
Pour le Grand Bé et le Petit Bé, la règle est simple : consultez l'heure de marée basse du jour et comptez 1h30 avant et 1h30 après pour connaître votre fenêtre d'accès. En dehors de cette période, le passage est couvert par les eaux. La baie de Saint-Malo est l'une des plus dangereuses de France à cet égard : la vitesse de montée des eaux surprend chaque année des promeneurs imprudents. Depuis 2011, lors des grandes marées, un « sonneur des Bés » avertissait les touristes à l'aide d'une corne de brume — mais cette tradition ne perdure plus systématiquement. La vigilance reste donc entièrement de la responsabilité du visiteur.
Les autres îlots de la baie
Au-delà du Grand Bé, du Petit Bé et de Cézembre, la baie de Saint-Malo recèle d'autres îlots au destin singulier. L'île Harbour, ancienne fortification Vauban, est aujourd'hui propriété privée et ne se visite pas. Le Fort de la Conchée, édifié entre 1692 et 1720 sur un rocher à 4 kilomètres du rivage, est l'œuvre la plus ambitieuse de Vauban dans la baie. Long de 65 mètres pour 35 de large, il est en cours de restauration depuis 1988 par une association de passionnés. En raison des difficultés d'accès, il n'est ouvert au public que deux jours par an, lors des Journées européennes du Patrimoine. Ensemble, ces îlots et forts forment un complexe défensif maritime exceptionnel, unique en Europe, qui témoigne du génie militaire de Vauban et du passé guerrier de la cité corsaire.